Quand nos institutions abandonnent leurs idéaux face à un génocide retransmis en temps réel et que l’indifférence des puissants se fait complice des pires crimes, l’union de personnes ordinaires témoigne que la justice n’est pas une promesse abstraite, mais un horizon à bâtir ensemble.
Par Charlotte Côté, directrice générale du CRNV
Cet article, le 1er d’une série de 3 articles, explore le mouvement non-violent des flottilles pour Gaza, en retraçant ses origines et ses missions les plus marquantes.
Depuis 2007, la bande de Gaza est soumise à un blocus strict imposé par Israël, avec l’aide de l’Égypte. Ce siège contrôle étroitement la circulation des personnes et des biens, entraînant une crise humanitaire profonde: pénuries alimentaires, accès limité aux soins médicaux, interruptions d’eau et d’électricité, et destruction massive des infrastructures essentielles. Depuis octobre 2023, les violences militaires israéliennes sont accompagnées de déclarations génocidaires. La bande de Gaza est aujourd’hui “un champ de ruines et de restes humains, où les survivants, des hommes et des femmes, des enfants et des personnes âgées, s’accrochent tant bien que mal à la vie dans la misère et la maladie.” Les convois humanitaires, légalement enregistrés et remplis de biens essentiels sont systématiquement interdits d’entrer dans Gaza. Les enfants, près de la moitié des habitants, subissent les pires conséquences. Chaque jour, le blocus et la violence militaire renforcent la précarité et l’angoisse d’une population privée de dignité humaine et d’autodétermination.

Depuis 2008, des civils du monde entier ont lancé les flottilles pour Gaza: des missions maritimes humanitaires non-violentes visant à briser symboliquement le siège, acheminer de l’aide essentielle et attirer l’attention internationale sur l’illégalité du blocus. Ces initiatives rassemblent activistes, médecins, journalistes et bénévoles, qui mettent en pratique la résistance civile pacifique et la solidarité transnationale pour soutenir le peuple palestinien.
Origines
En 2008, deux bateaux du Free Gaza Movement, atteignent Gaza avec succès, marquant la première percée du blocus naval imposé par Israël, avec l’appui de l’Égypte depuis 2007. Ces missions transportaient des fournitures essentielles, dont 200 appareils auditifs, et démontraient que l’action maritime civile et non-violente était possible. Les tentatives suivantes, fin 2008 et 2009, ont été interceptées ou remorquées jusqu’au port israélien d’Ashdod. Ces premières expériences ont mis en évidence les défis logistiques: choisir des bateaux adaptés, coordonner les participants dans leur action non-violente et surtout, gérer les obstacles juridiques et politiques.
Missions Notables
2010 – Mavi Marmara
En mai 2010, une flottille de six navires prend le large transportant près de 700 passagers et 10 000 tonnes d’aide humanitaire destinées à la population de la bande de Gaza, dont de l’aide médicale, de la nourriture, des vêtements, des maisons préfabriquées, des aires de jeux pour enfants, des fournitures scolaires, des barres de fer et du ciment.
Le Mavi Marmara, navire amiral du convoi de la fondation turque IHH Humanitarian Relief Foundation, transportant 600 passagers, est illégalement et violemment intercepté en eaux internationales par des commandos de l’armée israélienne, qui ont ouvert le feu sur le pont du bateau, tuant 9 activistes et journalistes. 28 autres civils sont blessés, ainsi que 10 militaires israéliens sont également blessés. Cette action a été largement condamnée par la communauté internationale. Les victimes du Mavi Marmara n’ont jamais obtenu justice.
2011 – Freedom Flotilla II
En juillet 2011, une nouvelle mission, cette fois-ci de la Freedom Flotilla Coalition implique plus de 300 participants et dix navires. La plupart des navires, dont le Tahrir qui transporte une trentaine de Canadiens, sont empêchés de prendre le large en raison de pressions diplomatiques et de sabotages rapportés. Plusieurs gouvernements, dont le gouvernement canadien de Stephen Harper, appuient le blocus israélien et s’opposent publiquement à l’initiative non-violente. Seul l’équipage Français à bord du Dignité Al-Karama, parvient à s’approcher de Gaza, mais le bateau est intercepté illégalement en eaux internationales par des commandos de l’armée israélienne et remorqué à Ashdod; les activistes sont détenus puis expulsés.
2011 – Une tentative canadienne

En novembre 2011, un groupe d’activistes canadiens, mené par le professeur David Heap, reprend le large accompagné d’un navire irlandais pour défier le blocus naval israélien et livrer 30 000 dollars de fournitures médicales à Gaza dans le cadre d’une mission humanitaire et non violente de solidarité. Cette flottille est également interceptée par des commandos lourdement armés qui abordent le Tahrir illégalement eaux internationales, le saisissent et le contraignent de se diriger vers le port israélien d’Ashdod. L’équipage et les bénévoles sont arrêtés, les fournitures médicales saisies et les Canadiens sont emprisonnés quelques jours puis expulsés.
2015 – Freedom Flotilla III
En 2015, une nouvelle flottille de la Freedom Flotilla Coalition part de Suède avec cinq bateaux et une quarantaine de personnes, dont deux Canadiens, Robert Lovelace et Kevin Neish. Elle fait escale dans plusieurs ports européens jusqu’au port d’Athènes, où le navire Marianne of Gothenburg prend le large. Il est intercepté illégalement à 100 milles nautiques de Gaza dans les eaux internationales par l’armée israélienne; Les activistes sont détenus puis expulsés.
2018 – Just Future for Palestine
En 2018, la flotille augmente les efforts de sensibilisation en route vers Gaza. Partis de Scandinavie, les navires Al Awda et Freedom naviguent le long de la côte atlantique, tandis que deux petits yachts de soutien Mairead et Falestine, empruntent les canaux et les fleuves européens. Au total, l’initiative s’est arrêtée dans une trentaine de ports européens en 75 jours, organisant à chaque escale des activités de sensibilisation sur la situation à Gaza, incluant concerts, discours et rencontres politiques. Plus d’une centaine de participants ainsi que des centaines de bénévoles à terre ont contribué à cette mission, dont une dizaine de Canadiens. Lors de la dernière étape vers Gaza, les forces israéliennes interceptent illégalement et violemment l’Al Awda et le Freedom en eaux internationales, agressant le capitaine, l’équipage et les délégués, qui furent ensuite expulsés.
2023-24 – Handala pour les enfants de Gaza
En 2023 et 2024, le bateau Handala, fait escale dans plusieurs ports d’Europe du Nord et du Royaume-Uni, brisant le blocus médiatique pour sensibiliser le public et renforcer la solidarité envers le peuple gazaoui. Le bateau, baptisé en hommage à Handala, personnage enfantin iconique créé par le caricaturiste palestinien Naji al-Ali, assassiné à Londres en 1987, incarne la résistance et l’espoir face à l’oppression.
Le voyage comprenait des conférences de presse, des installations artistiques et des activités d’éducation politique dans chaque port. La mission est centrée sur les enfants de Gaza, qui représentent environ 50 % de la population et qui sont particulièrement touchés par le blocus depuis 2007 et par les massacres et destructions israéliens depuis octobre 2023.
2024
En avril 2024, après 200 jours de siège total et de violences génocidaires à Gaza et face à l’inaction des gouvernements et organismes internationaux, des centaines de défenseurs des droits humains (avocats, médecins, journalistes, parlementaires) se sont mobilisés pour faire ce que les gouvernements ne faisaient pas : contester le contrôle illégal et de longue date d’Israël sur Gaza.
Depuis Istanbul, plusieurs navires chargés de 5 500 tonnes de vivres, fournitures médicales et autres biens essentiels étaient prêts à appareiller vers Gaza. Bien que toutes les formalités maritimes aient été respectées et qu’un passage sûr ait été exigé par des experts de l’ONU, Israël et les États-Unis ont exercé des pressions pour retirer le pavillon des navires. Sous cette influence, les autorités turques ont bloqué le départ, illustrant la complicité internationale dans le maintien du blocus et dans le refus d’acheminer l’aide humanitaire aux Palestiniens.
mai 2025 – Conscience
En mai 2025, en pleine nuit, au large de Malte, le bateau Conscience, en route de Tunisie vers Gaza avec des fournitures essentielles pour briser le siège israélien,est touché à deux reprises par des drones armés, provoquant un incendie et des dommages à la coque, mettant en danger la trentaine d’activistes à bord.
“Ce n’est qu’un autre exemple du mépris [qu’ils ont] envers le droit international et les droits humains. Attaquer une mission humanitaire comme celle-ci est un acte de terrorisme” – Greta Thunberg
juin 2025 – Madleen
En hommage à Madleen Kulab, la première pêcheuse professionnelle gazaouie, le bateau Madleen, prend le large en juin 2025, transportant 12 personnes, dont les activistes Greta Thunberg, Thiago Avila, la députée européenne Rima Hassan, les journalistes Yanis Mhamdi, Omar Faiad et le médecin humanitaire Baptiste André. Le voilier transporte des biens de première nécessité et de l’équipement médical, tel que du lait en poudre, de la farine, du riz, des couches, des produits menstruels, des kits de dessalement de l’eau, des fournitures médicales, des béquilles et des prothèses pour enfants.
En raison de l’absence de réaction médiatique à l’attaque de Conscience par l’armée israélienne, les membres de la nouvelle expédition ont adopté une stratégie de médiatisation active, diffusant quotidiennement des contenus sur les réseaux sociaux, en lien étroit avec des relais à terre, afin d’assurer une visibilité continue et de se prémunir contre toute disparition silencieuse ou interception hors de la scène publique. Le voilier est intercepté illégalement par Israël en eaux internationales, les membres de l’équipage sont détenus puis expulsés.
juin 2025 – Marche mondiale vers Gaza
La Marche mondiale vers Gaza (Global March to Gaza) est une initiative civile internationale visant à créer un corridor humanitaire depuis Arish, en Égypte, jusqu’au poste-frontière de Rafah. Fortement inspirés du mouvement des flottilles civiles pour Gaza, près de 4 000 participants, dont une délégation canadienne, devaient marcher 3 jours pour “arrêter le génocide, acheminer l’aide humanitaire, briser le siège, dénoncer les crimes de guerre israéliens et exiger des poursuites pour violations du droit international”.
C’est l’une des mobilisations pacifiques les plus importantes de ces dernières années, mais elle est annulée alors que les participants à la marche, rendus sur place en Égypte, sont arrêtés, harcelés et expulsés de force par les autorités. Certains sont battus, d’autres arrêtés, des passeports sont confisqués, des biens perquisitionnés. Les autorités égyptiennes justifient la répression par des motifs de sécurité et de respect des conditions de visa pour bloquer le convoi humanitaire.
juillet 2025 – Handala
En juillet 2025, Handala prend le large en transportant des produits de première nécessité, notamment du lait infantile, des médicaments et des denrées alimentaires, destinés à soulager la crise humanitaire à Gaza. Dr Yipeng Ge, activiste canadien, a participé à la mission Handala entre deux de ses escales en Italie. C’est le 37e bateau à prendre le large au nom de la Freedom Flotilla Coalition. À environ 100 km des côtes de Gaza dans les eaux internationales, le navire est intercepté illégalement par la marine israélienne. Les passagers sont transférés au port d’Ashdod, détenus, violentés, puis expulsés.
Mission à venir: la Flottille mondiale Sumud (de la Persévérance)
À la fin août-début septembre, la Global Sumud Flotilla, une coalition internationale réunissant plusieurs organisations d’humanitaires, de médecins, d’artistes, d’avocats et de marins, se mobilisera pour briser le siège illégal de Gaza et ouvrir un corridor humanitaire. C’est la plus grande action citoyenne jamais entreprise pour défier le blocus israélien: des dizaines de navires prendront la mer en direction de l’enclave palestinienne. Après les défis rencontrés par la Marche mondiale vers Gaza, et s’appuyant sur les expériences des récentes expéditions maritimes de la flottille, les organisateurs de la Global Sumud Flotilla visent à briser le siège par la voie maritime en formant la plus grande flottille civile coordonnée de l’histoire moderne.
Pour ceux qui restent à quai? « Je dis toujours qu’on n’a pas besoin d’un bateau. Notre corps est notre navire. » répond Yasemin Acar, participante à la mission du Madleen. « Continuons à descendre dans la rue, à parler du siège et de la famine artificielle; exigions qu’il y ait une fin à tout cela, que les frontières soient ouvertes et que l’aide humanitaire puisse entrer. L’une de nos principales demandes demeure l’imposition de sanctions contre Israël. »